À l'heure où le soleil plonge nu dans l’océan, où chaque chose baigne sans doute dans une quiétude de fin de jour, Urnica Z, logeant au 45 du passage Mallarmé de la petite ville de Saint-Yves, affalée dans le fauteuil de son salon, un pan de sa jupe remonté sur l’un de ses bas, n’a plus vu le soleil nu plonger dans l’océan depuis longtemps. On peut même dire, mais peut-être est-ce trop tôt – peut-être pas – qu’elle a oublié que le soleil puisse plonger ainsi. Urnica Z avait eu des souvenirs, mais ils s’étaient perdus. Elle se les figurait se tenant cachés. Pourquoi se comportaient-ils ainsi ? La meilleure ! C’était quand même les siens. Ils s’étaient détachés d’elle. Cependant ils surgissaient au moment où elle ne s’y attendait pas ; et c’était ce qu’elle appréhendait le plus. L’idéal était que les souvenirs ne se présentent pas d’eux-mêmes mais apparaissent dans l’ordre. L’ordre était très important. N’ayant plus la capacité de les faire advenir quand elle le désirait, ses souvenirs remontaient à la surface sans crier gare, la précipitant ainsi dans les plus grands tourments.
Dans le salon, où une belle clarté résistait encore, Urnica Z sentit une présence derrière elle.
- Que veux-tu trésor ? demanda-t-elle.
- Une p’tite pomme, répondit la petite voix.
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Quand Max poussa la porte du pub, une bouffée d’air froid entra et se mêla aussitôt à la fumée. Il gagna sa place tout en saluant d’un vague signe de tête les habitués dont le brouhaha faisait comme un écho à la mer. Il avait tellement sollicité le moteur de sa voiture qu’il entendait encore le ronflement dans sa tête. La patron lui posa une Guiness sur le comptoir en hochant la tête en direction de ses clients. Leur bière à la main, ils dévisageaient Max. Il n’avait vraiment pas sa tête de tous les jours. Ils l’avaient tous remarqué se promener quelques fois le dimanche avec l’ Urnica Z sur le chemin des douaniers, et ils s’étaient demandé ce qu’ils pouvaient se dire. Comme disait Erwan, le patron de l’O’regans, elle avait pas l’air pratique, mais il fallait reconnaître qu’elle avait un genre plutôt distingué, mais le nom qu’elle avait, « Urnica Z », c’était quand même un drôle de nom, et personne ne savait d’où ça pouvait venir.
Cela faisait un bout de temps qu’il ne la voyait plus sur le chemin des douaniers. En ville non plus, d’ailleurs. Elle les avait toujours étonnés lorsqu’elle s’y promenait. Elle s’arrêtait en pleine rue. On se demandait ce qu’elle regardait. Elle avait aussi cette habitude de se planter devant chez l’Arménien, le bijoutier. Il n’y avait que des pendules. Et jamais en état de marche ! Enfin, elle n’était pas comme les gens de Saint-Yves. On n’ignorait pas qu’il y avait plein de livres chez elle. C’était les anciens livreurs qui avaient rapporté l’anecdote à l’O’regans ; et entre les pintes de bière et les matches de rugby, le sujet de conversation préféré était les bouquins qui s’entassaient à même le sol chez l’Urnica Z. Ils n’étaient même pas rangés dans une bibliothèque, derrière une belle vitrine. Ils étaient par terre ! Pour quelqu’un qui avait été professeur, ça laissant pantois. On avait aussi appris que ses voisins l’avaient entendue crier. Ce devait être contre elle-même, puisqu’elle vivait seule. Ça, c’était curieux. En même temps c’était une étrangère. On en parlait, c’est tout. Max, c’était pas pareil, c’était un type du coin, et puis c’était le seul qui continuait à aller chez elle.
Un drôle de type ce Max. Une sorte de muet. Quand on lui posait une question il répondait, mais c’était plutôt un grognement, un raclement de gorge, enfin quelque chose d’inaudible.
Extraits