Prologue

Il est 15h58. Lortess assis à son bureau empile les dossiers sur le coin gauche, envoie dans la corbeille, à droite sous la table de travail, les papiers froissés, range les crayons dans leur boîte posée devant lui. Il se lève, éteint la lumière, jette un dernier regard dans la pièce, traverse les bureaux de ses collègues qui s’affairent encore, franchit la porte, se retrouve dans l’escalier, descend calmement les premières marches, puis accélère et dévale le restant comme s’il fuyait le diable. Il se retrouve dehors le cœur battant, s’arrête, respire, rejoint les rues voisines, entre dans le premier bar, commande et s’assoit. Ici, il ne connaît personne. C’est sans doute mieux ainsi, ce n’est pas encore l’heure de la sortie pour les bureaucrates comme lui. Il aurait donc fallu qu’il s’explique. Et qu’a-t-il à dire exactement si ce n’est que quelque chose a dû se modifier, changer au point de lui faire vouloir autre chose que ce qui est ? En Lortess à ce moment, tout clamait « tout, sauf ce qui est ». Lortess but longtemps, il sentit des larmes monter, se cacha le visage entre les mains, et pleura.
            Ce fut le premier exploit dans la vie de Lortess : il commençait à s’apprivoiser, à accepter le Lortess sensible qui avait cohabité jusqu’à l’étouffement avec l’autre Lortess si lointain et tyrannique. Jusqu’à présent Lortess le Tyran avait imposé ses lois à Lortess le Sensible. Il avait bâti une citadelle d’indifférence et de froids calculs et tenu hors de ses remparts tout ce qui pouvait porter atteinte à cette thématique rationnelle et presque inhumaine. Lortess le Sensible devait survivre dans cette bâtisse où tout exprimait l’antithèse de ce qu’il ressentait, il devait sans cesse taire ses impressions les plus délicates, laisser .mourir son désir de retraduire la simple beauté du monde qu’il entrevoyait dans de longues rêveries. Et Lortess le Sensible périssait jour après jour...

Sur le chemin de « Hors les Murs »(Cluny)

…Ce n’est que le surlendemain au détour d’un chemin qu’il aperçut enfin l’abbaye de Cluny.
Elle était entourée de molles collines, de bosquets et de sentiers plus pentus au nord, dans cette fin de journée d’automne, les tons roux et ocre reflétés dans la pierre donnaient un éclat rougeoyant à ses hautes murailles. L’abbaye de Cluny apparut à Augustin comme une citadelle de pierres et devint pour lui l’abbaye de « hors les Murs ». Et c’est ainsi qu’il la nommerait toujours. Il s'en approcha et parvint devant le portail d’accès principal ; C’était une simple porte dans un mur épais percé d’arceaux et cette simplicité lui convint. Il s’annonça, le portier lui ouvrit. Il se retrouva dans un espace nu d’où se dégageait une odeur d’écurie. Puis ils s’engagèrent droit devant eux dans un vestibule flanqué de deux grosses tours. Ils quittèrent la porterie.
       Ce qu’il découvrit dépassa alors toute ce qu’il avait pu entendre et imaginer. Il lui semblait être au cœur de l’abbaye. La cour intérieure était grandiose, close sur deux côtés par les remparts, au nord par l’abbatiale, à l’est par le monastère. Ils passèrent ensuite devant le cloître dont les chapiteaux étaient sculptés dans un marbre rose, veiné et presque transparent. Le jeune Augustin n’avait jamais vu une telle merveille. Il ne put s’attarder car le portier ne semblait pas disposer à la flânerie. Il devait amener ce postulant à la maison des hôtes. Augustin y demeura quelques jours, dont il ne lui resta aucun souvenir, puis rejoignit la demeure des novices où il séjourna une année durant…

Une certaine science

Dans une obligation de silence, Augustin avait alors passé son temps entre les offices, le réfectoire, le dortoir, les travaux d’entretien des bâtiments et diverses tâches quotidiennes. Tout cela sous le contrôle du frère Aram, cellérier, qui s’était pris d’affection pour ce nouveau d’origine paysanne. Aram avait remarqué que moins sensible à la prière qu’à la nature Augustin se passionnait pour les plantes, les pierres et passait de longs moments à contempler le ciel. Aussi lui avait-il enseigné l’herboristerie et confié les travaux des vignes et du jardin et que persuadé que le futur moine avait des dispositions singulières, il commença à l’initier à une certaine science. Mais cela était un secret, dont nul, excepté le grand abbé Mateur, ne devait avoir connaissance, et surtout pas le prieur Hilbert, dont on craignait toujours qu’il s’arroge un pouvoir qu’il n’avait pas. Le prieur était un homme dur avec ses moines, intransigeant avec les novices et impitoyable avec les convers. Un soir après complies, Augustin entouré de ses compagnons, s’apprêtait à regagner la demeure des novices où diverses tâches domestiques les attendaient. Mais il fut arrêté par le frère Aram. Les autres s’éloignèrent. Le cellérier – et c’est le prieur qui s’en chargerait – voulait présenter Augustin au grand abbé. Aram avait souhaité cette rencontre le plus tôt possible suivant en cela son intime conviction : Augustin, à l’apparence simple, n’avait peut-être pas l’étoffe d’un grand homme de Dieu mais il avait celle d’un alchimiste. Et Dieu merci, l’abbé, qui était homme d’exception, et pour qui le traité « La Parole Délaissée », était l’un des ouvrages essentiels, voulait unir, tout en maintenant la règle et l’ordre, les secrets alchimiques aux dogmes de l’église. Quant au prieur, il n’avait pas apprécié la requête du cellérier. Demander à l’abbé Mayeur de recevoir un postulant, et ce quelles qu’en soient les raisons, dépassait son entendement. Puisqu’on avait accepté, il ne pouvait s’y opposer. Ce fut donc à contrecoeur qu’il fit entrer le novice dans le bureau. Celui-ci crut se retrouver seul et ce moment fut l’un des plus émouvants de son existence…
Prologue
Le rêve de Lortess
Les notes élémentaires
Au pied du chaos du monde
Le labyrinthe
La pierre sacrée
Le souffle de la Wouivre
Le monologue
Les deux visages
La solitude des montagnes
Sur le chemin de « hors-les-murs »
Une certaine science
Le secret
L’inverse
Les rats
La ferrade
La poursuite
Au cœur des ténèbres
L’étang « d’entre-les-deux-mondes
Le songe
Malgouverne
Les trois manuscrits
L’athanor
Le grand mystère
Le présage
La visite
La révélation
L’œuvre noire
Un sort cruel
La crois blanche
« Sortez vos morts »
Scorpions et germandrée
L’évasion
Les traqueurs
Le piège
Rapines et vaines prières
L’offense
Le geste
Le vagabond et le royaume
Le dernier homme
Le chagrin de l’aube
La disparition
LA FIN DU RÊVE DE LORTESS
23h58

« Sortez vos morts !» (Saint-Malo)

 De l’aube jusqu’à la tombée du jour les convois mortuaires défilaient et rendaient les survivants fous de peur. Quelques uns accompagnaient leur mort jusqu’aux fosses communes situées hors de la ville. Lortess, de loin, les suivit. On enterrait profondément les cadavres que l’on arrosait de chaux, pensant ainsi se protéger de la décomposition des corps, tandis que les familles n’y voyaient que procédé barbare. La nuit venue, il aperçut certaines d’entre elles déterrer leurs proches – quand elles les trouvaient – et les emporter au cimetière paroissial. Lortess assistait impuissant à ces funérailles nocturnes. Bientôt celles-ci  eurent lieu sans autre témoin que les fossoyeurs, afin d’éviter que l’on sache où étaient enterrés les pestiférés. C’était désormais durant le jour que « les corbeaux » passaient avec leur carriole, agitant leur clochette et criant : « Sortez vos morts ! Sortez vos morts ! ». Et l’on redoutait l’arrivée de ces hommes, d’autant que les autorités de Saint-Malo décidèrent, afin de prévenir une plus forte contamination, que malades et vagabonds devaient être emmenés au lazaret. Dans des conditions de saleté, d’entassement et d’odeurs insoutenables les malades y mouraient après quelques heures ou jours d’agonie et les vagabonds, à leur tour et très vite, contractaient le mal noir. Une nuit, saisi de force par les veilleurs, qui appliquaient le couvre-feu, Lortess fut conduit au lazaret en charrette. Face à ces hommes vêtus de noir et menaçants, il n’opposa aucune résistance.
    À peine arrivé il fut poussé sans ménagement à l’intérieur de la maison des pestiférés. Entouré d’hommes hagards  ou gémissants, il évitait de respirer, tant il craignait d’être en contact avec leurs miasmes. Il vit des malades, à cinq dans le même lit, qui criaient leur détresse. Beaucoup gisaient à même le sol et il lui fallait enjamber les corps. Il découvrit des familles entières obligées de quitter leur domicile, après qu’elles eurent déclaré le décès de leur proche. L’endroit était surpeuplé et l’air irrespirable. Car c’était au lazaret que l’on purifiait par le soufre et le vinaigre la nourriture venue des navires. L’odeur acide et irritante se mélangeait à celle, nauséabondes, des vêtements, des draps souillés et des corps enfiévrés.
    L’hôpital de Saint-Malo, quant à lui, était dans l ‘incapacité de recevoir de nouveaux patients. Ce fut dans la cour – et sous des tentes – que l’on logea plus de seize mille personnes. Cela était pourtant insuffisant et mourants et cadavres s’amoncelaient dans toute la ville. La peste ravageait les corps, les esprits et lortess était terrorisé à l’idée de devenir pesteux à son tour, d’autant qu’au lazaret chacun s’accordait à dire que, si les médecins prescrivaient de nombreuses saignées, de puissants emétiques et des laxatifs violents, aucune amélioration ne s’ensuivait. Ainsi les croyances populaires restaient-elles fortes : dès l ‘apparition des premiers symptômes, certaines familles ne firent pas appel aux représentants de la médecine et tentèrent de soigner elles-mêmes leur parent. Les voisins de dortoir de Lortess étaient précisément de ceux-là, et pensaient que les remèdes des anciens les guériraient.
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Le labyrinthe (Chartres)

Lortess, par un matin de gel, arriva, par la porte Guillaume, en la ville de C. d’Is. -qui deviendrait plus tard Chartres- Il se dirigea sans plus attendre vers la cathédrale dont il avait entendu parler avec tant d’admiration. Il reçut comme un coup violent au creux de l’estomac. La cathédrale et le ciel semblaient n’avoir étés créés que pour se fondre l’un dans l’autre. Le givre en recouvrait une partie et soulignait les corps élancés ici et là sur les pierres, et la cathédrale en étincelait. L’emplacement sur lequel elle s’élevait paraissait ne pas avoir été choisi au hasard, et son orientation semblait inhabituelle par rapport aux autres églises que Lortess avait pu voir auparavant. Cette construction ne répondait pas à des forces obscures, mais au contraire à un savoir spirituel, et surtout, profondément humain.
Cette alchimie, c’était peut-être cela, l’éternité. Et lortess, un instant, se figea en elle. Il se mit doucement à neiger, mais d’une neige si fine que les flocons étaient presque invisibles à l’œil nu. Il sentait juste de minuscules gouttes verglacées se déposer par intermittence sur son visage. Même la nature participait au mystère de la bâtisse. Et c’est tout simplement le froid qui le fit sortir de l’état de grâce dans il flottait, et entrer dans la cathédrale. Il fut immédiatement frappé par l’équilibre de la voûte. Il n’en avait jamais vu d’aussi haute et vaste. Il se demanda qui avait pu construire un pareil édifice et posséder un tel savoir pour le réaliser. Mais quelque chose le troublait encore plus que l’architecture elle-même. Sans s’en rendre compte son regard se porta sur les vitraux. À la différence d’autres gemmaux qu’il avait pu admirer, ceux-ci n’étaient pas seulement peints. On eut dit que le maître verrier y avait miraculeusement déposé une succession de pierres précieuses. Ainsi la lumière ne provenait pas de son passage à travers les vitraux, elle émanait des pierreries. Elles étaient elles-mêmes par essence source radieuse. Un maître verrier, le plus grand soit-il, n’aurait jamais pu réaliser une telle merveille. Ce n’était pas de l’ordre de la maîtrise, voire de la perfection. Les vitraux étaient, tout simplement, l’œuvre d’un alchimiste. Ce qui signifiait aussi que personne ne pourrait jamais les reproduire. La cathédrale baignait dans une sombre et éclatante lumière, et lorsque la pénombre du crépuscule s’y glissa, les vitraux resplendirent comme en plein jour. Lortess en fut subjugué.
Une autre découverte devait le fasciner tout autant : celle du labyrinthe dessiné sur le sol. Sans en connaître exactement la raison, les lignes et les formes réveillèrent en lui de vagues réminiscences. Lesquelles ? Il ne prit pas le temps de s’y arrêter tant il était enthousiaste à l’idée d’en suivre le dessin. Bien que nombres et proportions soient à la base de la compréhension de chaque chose, Lortess sentait qu’il ne répondait pas à un calcul savant. Comme si le tracé et lui-même formaient deux esprits trempés de mystère qui se faisaient face pour s’engager dans un dialogue intérieur. Il n’y avait pas plusieurs chemins à emprunter. Il y en avait un seul et il devait juste le prendre. C’était celui-ci et pas un autre, et tout naturellement, il se déchaussa.
         Les pieds nus au contact de la pierre, il fut saisi d’un lent vertige et Lortess avança en dansant. Il accomplissait sans le savoir le rituel que beaucoup d’hommes, avant lui, avaient effectué. Ainsi le chemin devenait chemin de danse, il devenait mouvement, grâce, rythme et tourbillon. Et quand Lortess parvint au centre, tout son corps brûlait de fièvre. Il volait littéralement à l’intérieur de lui-même. Et c’est presque en dansant qu’il quitta la cathédrale.
         Mais comment se fit-il qu’il n’ait pas ressenti la haine et le mépris que lui voua, en ce lieu, Lortess le Tyran ? La cathédrale de C.d’Is était-elle à ce point liée à un secret si exceptionnel que ce  dernier n’avait pu briser, ce jour-là, la joie de Lortess ?